Un extrait de Guignols’s Band de Louis-Ferdinand Céline
Louis-Ferdinand Céline est considéré comme ‘lun des meilleurs « styliste » du roman français (avec François Rabelais, Gustave Flaubert, Marcel Proust).
« .. Alors là, j’en reviens à ma grande attaque contre le Verbe. Vous savez, dans les Ecritures, il est écrit : « Au commencement était le Verbe. » Non ! au commencement était l’émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l’émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trop. On a sorti l’homme de sa poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c’est-à-dire le bafouillage, n’est-ce pas ? Ou les idées. Les idées, rien n’est plus vulgaire. […] Je suis un homme à un style. Le style, dame, tout le monde s’arrête devant, personne n’y ment à ce truc-là. Parce que c’est un boulot très dur. » (Entretien avec Louis-Ferdinand Céline)
« Je suis un styliste. Un maniaque, quoi !… J’ai essayé de renouveler le style en faisant passer le langage parlé. L’émotion, c’est la vérité. » (L-F Céline)
Dans l’extrait suivant le héros exprime son émotion amoureuse en reprenant l’image classique du feu, mais aussi l’image surnaturelle du buisson ardent qui ne se consumme pas et où Moïse rencontre Dieu :
« Virginie ! Virginie ! je vous adore ! »
Je lui prends fermement la main… Il se passe alors là juste devant quelque chose d’extraordinaire, toute une merveille devant nous… Plutôt entre les arbres et nous… je m’en souviens bien exactement… comme on dirait sur un théâtre… voilà le Bonheur ! il flambe positif, illumine… Ça s’est jamais vu ! c’est un énorme buisson de feu ! et quelles clartés ! rosâtres et vertes, scintillantes… avec quelques fleurs de lumière jaune-bleu piquées dans les branches… Tout ce buisson de feu palpite… je palpite aussi… je palpite en même temps que les roses… et puis voici d’autres parfums… une sorte d’esprit des fleurs qui nous arrive… de douceur, de charme… tout le plus tendre des roses nous frôle par bouffées, nous enivre… quelle extase ! ravis… gâteux… éblouis… tout éperdus de bonheur !… Ah ! mais le ciel va s’assombrir… je le vois au loin… je grelotte… Non ! Non ! je me fascine aux lueurs, aux ardeurs du feu… j’en louche !… je veux brûler avant le froid au plein brasier du miracle… je me jette en plein dedans, je m’ébroue, les flammes m’environnent, m’emportent, m’élèvent entre elles tout tendrement, tout tourbillon ! Je suis de feu !… Je suis tout lumière !… Je suis miracle !… J’entends plus rien !… Je m’élève !… Je passe dans les airs !… Ah ! c’en est trop !… Je suis oiseau !… Je virevolte !… Oiseau de feu !… je ne sais plus !… c’est difficile de résister !… J’en hurle de plaisir… J’ai vu le bonheur devant moi dans le jardin du colonel !… ainsi je le jure !… Je l’ai vu buisson tout en flammes !… Je le répète !… Je le sais bien !… de l’émotion surnaturelle !… Et puis je comprends plus rien du tout !… J’avance un petit peu la main droite… J’ose… je me risque… je touche, j’effleure… les doigts de ma fée !… de ma rose, ma merveilleuse !… Virginie !… je la frôle à peine…. je n’ose plus !… Partout tout autour de nous… crépitent à présent… voltigent mille flammèches… gracieuses banderoles de feu tout autour des arbres !… c’est la fête… la fête des airs… d’une branche à l’autre… tremblotantes… joyeuses pâquerettes d’étincelles, corolles à vif… camélias ardents… brûlantes glycines… à balancer par bouquets… entre les souffles de musique… le chœur des fées… l’immense murmure de leurs voix… le secret des charmes et sourires… La fête du feu bat son plein !… au parfait bonheur !… Ah ! je m’en trouvais si ébaubi si éberlué, transi d’amour que je n’osais plus même respirer… heureux jusqu’au sang… je l’entendais tourbillonner, me palpiter plein les artères… mon sang tout en fête… palpite… palpite… le cœur me gonfle… je brûle… je suis tout flamme moi aussi !… je danse dans l’espace !… je m’accroche à ma capricieuse, à ma friponne, ma chérie, mon tourment, ma vie ! je veux pas qu’elle m’échappe !
« Virginie mon cœur !… je l’implore… Virginie ! Virginie ! pitié ! je vous conjure mon petit cœur !… mon petit cœur !… »
Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s Band II (Le Pont de Londres), 1944
Des poétesses du XVIème siècle, contemporaines de Rabelais
Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Louise Labé (1524-1566)
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
(idem)
C’est une ardeur d’autant plus violente,
Qu’elle ne peut par Mort ni temps périr :
Car la vertu est d’une action lente,
Qui tant plus va, plus vient à se nourrir.
Mais bien d’Amour la flamme on voit mourir
Aussi soudain qu’on la voit allumée,
Pour ce qu’elle est toujours accoutumée,
Comme le feu, à force et véhémence :
Et celle-là n’est jamais consumée :
Car sa vigueur s’augmente en sa clémence.
Pernette du Guillet (1520-1545)
Désespoir
Qui tant aimai, et haïr ne sus onc ?
Et s’il m’occit, pourquoi plus outre vis ?
Et si ne vis, pourquoi sont mes devis
De désespoir et de plaints tous confus ?
Meilleur m’était, soudain que né je fus,
De mourir tôt que de tant vivre, même
Que mortel suis ennemi de moi-même :
Et ne puis, las, et ne puis vouloir bien,
Ne voulant celle, en qui gît l’espoir mien :
Et ne puis rien, fors ce que veut la dame,
De qui suis serf de coeur, de corps, et d’âme.Être ne peut mon mal tant lamenté,
Que de plus grand ne soye tourmenté :
Et ne pourrais montrer si grand’douleur,
Qu’encor plus grand ne celât mon malheur.Las ! je ne suis prisonnier, ni délivre :
Et ne me tient en espoir, ni délivre
Mon bien servir, qui de mort prend envie.je ne suis mort, ni je ne suis en vie,
Me contraignant à plaindre mon mal-aise :
Et raison veut toutefois que me taise
Pour n’offenser ce que servir désire,
Qui mon vouloir en mille parts dessire.
L’âme connaît que de si très-bas lieux,
Dont mes grands pleurs montent jusques aux yeux,
Jamais les voix ne peuvent être ouïes,
Ni en hauteur si grande réjouies :
Car ce mien feu, qui peu à peu me fond,
Est dans mon coeur allumé si profond,
Qu’il ne peut pas, bien qu’il soit grand, reluire
Devant les yeux qui, pour mal me conduire,
Font le Soleil de grand’honte retraire :
Ainsi je meurs, étant contraint me taire.
Pour moi ne vois remède suffisant,
Ni pour ma peine aucun moyen duisant :
Car mon désir a peur de désirer,
Qui tant plus croît, tant plus fait empirer
Ce mien espoir, qui peu à peu me faut,
Et toutefois en moi point ne défaut,
Ni s’amoindrit ma grande passion :
Mais toujours croît par obstination.
La Mort me suit, non pour paix me donner,
Mais seulement pour ne m’abandonner :
Aussi celle est, qui pallie, et adombre
De mes travaux un non guère grand nombre :
Parquoi je dis – sans ailleurs recourir –
Qu’on peut trouver plus grand mal que mourir ;
Mais bien meilleur est mourir à qui aime
En grand’douleur, et peine tant extrême.
Car, vivant, faut – misérable – qu’il sente
Les grands douleurs de la peine présente,
Ayant toujours du passé souvenir ;
La crainte aussi de celles à venir
Incessamment lui redouble sa peine
Par quoi sa foi est en espoir bien vaine.
Chétifs Amants ! aucun ne dût s’offrir
À telle ardeur, peine à douleur souffrir
En un espoir – plus vain que l’on ne pense –
D’une, peut-être, ingrate récompense :
Car de l’amour la force tant aiguë
Pour bien servir ne peut être vaincue.
Et plusieurs fois – et à la vérité –
On voit celui, qui a moins mérité,
Être, pour vrai, le mieux récompensé,
Qui ne dût être à tel bien dispensé.
En telle guerre, où vertu sert de vice,
Ne vaut avoir ferme foi, ni service.
Puis donc qu’on m’ôte, et denie victoire,
Qui m’était due, il est par trop notoire
Que là où meurt, et où gloire dévie,
C’est gloire aussi que tôt meure la vie.
Aussi, ô Dieux, avec cette mort mienne,
Mourront mes maux, et ma plaie ancienne,
Mon espérance, et désir obstiné,
Et mon arbitre en mal prédestiné,
Mon mal, ma peine avec mes fâcheries,
Amour aussi avec ses tromperies.